Interview : La volonté et l’expertise au cœur des organisations de jeunes dirigées par des jeunes

L’Agence Phare a mené pendant 18 mois une étude sur le renouveau de l’engagement des jeunes et la capacité de ceux-ci à se mobiliser entre eux. Nous reproduisons ici l’interview donnée au magazine « La Part du Colibri ».

Pour accéder à l’article original : l’interview sur le site de La Part du Colibri. 

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Les jeunes et leurs organisations sont souvent sous-estimés par les pouvoirs publics. L’agence d’étude et de conseil Phare a observé pendant deux années le développement d’organisations de jeunes dirigées par des jeunes. Habitués à travailler avec les acteurs publics et sur des sujets de l’économie sociale et solidaire, trois consultants de l’agence se sont immergés dans cette jeunesse engagée. Nous avons rencontré deux d’entre-eux, François Cathelineau et Emmanuel Rivat, fondateurs de l’agence et « consultants engagés » .

Q : Pourquoi avoir choisi ce sujet d’étude ? 

R : C’est une demande du ministère de la jeunesse dans le cadre du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse (FEJ). Une instance qui permet d’expérimenter des solutions, de nouvelles façons de faire les politiques publiques, notamment sur la jeunesse. Le constat de départ, fait par le ministère, révèle que le discours public pour pousser les jeunes à s’engager ne fonctionne pas, ou insuffisamment. Cette injonction à l’engagement est perçue par les jeunes comme stigmatisante, voire culpabilisante.

Le second constat était que le « pair-à-pair », c’est-à-dire des jeunes qui mobilisent d’autres jeunes, pouvait être efficace, car les jeunes maîtrisent les codes de la jeunesse et savent mieux s’adresser à leurs pairs. Alors que dans une organisation dirigée par des « adultes », l’engagement des jeunes pouvait être limité.

Le ministère a lancé un appel à projet pour donner les moyens à des organisations de jeunes d’évoluer. Les dirigeants des seize organisations choisies devaient avoir moins de 30 ans. Durant deux ans, de 2014 à 2016, trois grands axes ont été détaillés pour renforcer ces seize organisations, y engager plus de jeunes et les faire travailler avec les pouvoirs publics. La question du ministère était de savoir « qu’est ce qu’il se passerait si on donnait les moyens à seize associations de jeunes ? ». Et dans en même temps, pour expliquer le contexte de ce travail, ils ont lancé une évaluation de cet appel à projet. Ce n’était donc pas juste financer mais aussi comprendre ce que cela produit comme effets.

Q : Votre étude a-t-elle porté uniquement sur l’organisation de ces associations de jeunes ? 

R : Non pas seulement, notre étude s’est aussi portée sur leurs motivations. Elle montre qu’il y a une nouvelle motivation plus forte que celle que l’on pouvait apercevoir avant. Beaucoup de jeunes s’engageaient pour une cause, ils voulaient changer la société. Aujourd’hui, les jeunes s’investissent aussi pour leur engagement personnel. Ils souhaitent se découvrir, découvrir d’autres personnes. C’est quelque chose d’assez fort. En plus de cela, ils souhaitent apprendre grâce à cette expérience. Apprendre de nouvelles thématiques, connaître l’entrepreneuriat social…

Certains jeunes également s’engagent pour des raisons professionnelles. Ils veulent acquérir des compétences ou se faire un réseau. Pendant ces deux années, les associations de jeunes se sont positionnées en fonction de ces motivations. Elles sont importantes à prendre en compte dans notre étude. On s’est intéressé à ce qui les pousse à s’engager en tant qu’individu. Mais on s’est aussi intéressé à l’organisation des jeunes, les associations et les problèmes qu’elles rencontrent.

« [Les associations de jeunes] ont su innover, analyser, penser des programmes d’engagement permettant aux jeunes de se sentir bien »

Emmanuel Rivat, Directeur général de l’Agence Phare

Q : Justement, comment évoluent ces associations ?  

R : Typiquement, on voit qu’il y a une évolution intéressante. Les organisations de jeunes que nous avons étudiées se distinguent des autres existantes sur un point assez important. Elles ont un rapport à l’idéologie moins marqué. Elles se concentrent moins sur le discours, les valeurs, la morale. Certaines le font, mais elles restent très pragmatiques.

Elles ont su innover, analyser, penser des programmes d’engagement permettant aux jeunes de se sentir bien. Plusieurs méthodes se sont distinguées. Certains travaillaient beaucoup sur l’engagement par les émotions. Soit par les émotions ressenties : parler de ses peurs, ses craintes, ses haines… Soit par les émotions avec une réflexion sur le développement personnel. Autre pratique innovante : l’engagement à chaud. « Si on sent que tu es motivé et que tu as du potentiel alors on va te permettre de t’engager plus dans l’organisation. » Et cela répond à un réel besoin. Les jeunes s’engagent sur des temps assez courts à cause de leurs études, des déménagements… Il faut donc renouveler régulièrement les bénévoles engagés, par exemple dans les Conseils d’administration. Toutes les associations que l’on a suivies ont réfléchi sur cette question du « turn over », qui est un enjeu essentiel.

Les organisations ont aussi su développer de nouvelles formes d’expertises. Par exemple, l’association Etudiants et Développement propose des actions sur le thème de la solidarité internationale , avec des questionnements poussés autour de la coopération Nord-Sud. Ils ont acquis une véritable expertise dessus car ils se sont professionnalisés sur le sujet à force d’expériences, de réflexions et d’études dessus.

Q : Quelle conclusion peut-on en tirer ? 

R : Il y a deux types de conclusions à retenir. Une conclusion sur l’expérimentation en tant que telle, c’est-à-dire sur les trois axes définis au début. L’axe 1 : est ce que les organisations de jeunes se sont professionnalisées dans leur approche ? La réponse est oui. Comment améliorer ses compétences ? Comment évoluer en interne dans l’association ? Comment construire de la gouvernance ? Comment coopérer avec d’autres associations ? Elles ont beaucoup progressé là-dessus.

Le deuxième axe : comment mobiliser un plus grand nombre de jeunes ? La réponse est nuancée. Oui les associations de jeunes ont mobilisé beaucoup, beaucoup de jeunes. Plus de 5 000 personnes ont participé aux actions. Mais il existe toujours une difficulté pour mobiliser les jeunes qui ont un profil différent du sien. Les organisations de jeunes sont confrontés à un problème « d’entre soi », à une forme d’homogénéité des profils de jeunes engagés. 

Enfin pour le troisième axe : oui, leur parole a été portée devant les pouvoirs publics. En revanche, la reconnaissance des associations de jeunes par les pouvoirs publics, elle, demeure encore très faible. Les pouvoirs publics sont intéressés pour écouter, consulter les associations de jeunes comme témoignages. Mais ils ne les valorisent pas du tout comme experts d’un sujet. De fait, ils ne sont pas associés aux prises de décisions des pouvoirs publics.

Il y a trois autres conclusions sur « pourquoi l’engagement des jeunes est-il si nouveau ? ». On peut donc dire oui car ils ont des nouvelles formes d’engagement, comme l’engagement à chaud. Ils ont développé des nouvelles formes d’expertise. Et troisième point assez fort, ils arrivent à créer de vraies communautés d’engagement. Ils créent des dynamiques d’engagement qui ne dépendent plus de l’association elle-même.

Q : Quel impact souhaitez-vous avoir avec cette étude ? 

R : Un impact à plusieurs niveaux. Le premier niveau serait le niveau politique. Faire en sorte que des politiques publiques destinées aux jeunes se mettent en place demain. Nous souhaitons que les pouvoirs publics misent plus sur la jeunesse, lui fassent plus confiance, y compris pour lui donner de l’argent.Après notre étude, c’était super intéressant car les jeunes, que nous avions suivis pendant deux ans, étaient intéressés par les résultats. Ils ont vu le potentiel pour questionner leurs propres actions, pour se réorienter. On ne peut pas juste miser sur le niveau politique malheureusement. Il faut systématiquement faire des retours aux porteurs de projet car c’est là que la connaissance produite a de la pertinence. Elle permet de faire évoluer la qualité des projets et la motivation des gens.

Il y deux autres niveaux que nous espérons atteindre avec cette étude. Le côté scientifique. Nous espérons que les chercheurs et les experts qui travaillent sur ces questions se servent de notre étude. Et puis enfin, nous espérons que cela donne envie à d’autres jeunes de s’engager.

 

 Retrouvez le rapport complet de l’étude « Développement des organisations de jeunes dirigées par des jeunes » (APOJ) 

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L’Agence Phare accompagne les structures publiques, associatives et entrepreneuriales dans une meilleure prise en compte des jeunes dans leur projet :

  1. Des conférences sur l’engagement des jeunes dans les organisations, pour mettre en mouvement les structures publiques et privées et leur donner des clés de compréhension et d’action. ⇒ Ils en ont bénéficié en 2017 : Unis-Cité, l’INJEP, le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE), Fly The Nest, Makesense, Animafac, Ticket for Change, le MRJC, Concordia… 
  2. Des diagnostics de la place des jeunes dans l’organisation et des ateliers de co-construction d’une stratégie et d’actions pour leur donner un rôle à la hauteur de leur potentiel.  Ils en ont bénéficié en 2017 : Amnesty International France. 

Pour plus d’informations, contactez Emmanuel Rivat, Directeur de l’innovation : emmanuel@agencephare.com